Christiane LAGET
Charles-Louis et Diane ROCHE
4, rue du Moulin-à-Huile
34320 MARGON
Monsieur Hoepffner
Avocat
6 bd Denfert-Rochereau
16100 COGNAC
Margon, le 26 Octobre 2002
Mon cher Maître,
Nous savons bien que nous vous avons déjà mis au courant des ennuis surréalistes qui ne cessent de s’abattre sur nos trois têtes ces derniers temps, mais nous croyons utile, pour mémoire, de resituer dans son contexte la plainte que nous allons vous demander de porter en notre nom par la présente.
Vous connaissez les démêlés, aussi aberrants qu’interminables, qui nous opposent depuis deux décennies en continu au dénommé Pierre Roche, ex-mari pour l’une d’entre nous, géniteur des deux autres.
Les choses ont récemment pris une dimension nouvelle, et toujours plus grave, lorsque nous avons, peu après la mi-août, reçu l’appel d’un homme qui s’est présenté comme journaliste, et qui nous a appris l’existence sur le réseau Internet de très nombreux sites scandaleux au sujet de Pierre Roche, lesquels exhibent même des photos pornographiques de la personne avec laquelle il se trouve présentement marié, et dont les sites indiquent qu’il s’agît d’une ex-prostituée. Notre interlocuteur nous ayant dicté les adresses des sites, nous avons pu nous rendre compte par nous-mêmes qu’il n’avait pas menti, et avons décidé de faire constater le contenu de ces sites par huissier – cela pour le cas où d’autres journalistes viendraient à s’imaginer qu’il s’agît de photos de celle qui n’est plus, fort heureusement, que son ex-femme depuis 20 ans. En effet, avec fort peu de psychologie et fort abruptement, le journaliste avait commencé par demander à celle-ci si c’était elle qui se présentait de la sorte sur Internet. Il nous a aussi dit avoir eu connaissance de ces sites par l’intermédiaire d’un courrier électronique publicitaire pour lesdits sites, envoyé en masse à tout un ficher d’adresses.
Ce site fut, par la suite, repris par le magazine Entrevue, mensuel qui tire à près d’un demi-million d’exemplaires, dans le numéro d’octobre, où il fait la « une » du dossier Internet, et où les photos pornographiques de la femme du magistrat en question sont exposées, non seulement dès le sommaire, mais encore aux pages 137, 138 et 139, accompagnées de commentaires croustillants.
Dernier épisode en date : le mercredi 16 octobre dernier, deux d’entre nous (l’ex-femme et le fils) ont eu à subir, comme vous le savez, une perquisition de la Brigade de Répression du Banditisme, suite à une plainte pour « diffamation aggravée », que le sieur Roche aurait, selon nos perquisiteurs, déposé nominativement contre son ex-femme. Toujours d’après nos interlocuteurs, plainte et perquisition n’auraient pour seul fondement qu’un témoignage, qu’il serait inutile de paraphraser et de démonter ici, mais qui est absolument faux. De toute manière, l’ex-femme du sieur Roche n’a jamais eu les clichés qui sont au centre de cette affaire en sa possession. Cette perquisition idiote n’a, bien entendu, pas donné le moindre résultat, pas plus que l’interrogatoire, séparés, de l’ex-femme et du fils de Roche, interrogatoire qui a duré plusieurs heures d’affilée.
C’est maintenant à notre tour de porter plainte, et contre X, nous aussi pour diffamation. En effet, c’est, pour ainsi dire, tout le monde autour de nous, et sans doute bien au-delà, qui est au courant de cette lamentable affaire, laquelle déshonore irrémédiablement le nom de Roche, que portent ses deux enfants, et rejaillit actuellement de plein fouet sur ceux-ci, ainsi que sur leur mère.
Depuis la perquisition, il semble que bien des gens soient au courant dans notre village et ses environs, et plus généralement dans la région de Béziers, ville où le sieur Roche habite. Quant aux deux enfants, ils ont, de même, pu constater que les détails de l’affaire se propageaient aussi très vite dans leurs amphithéâtres. Outre les différents échos et multiples railleries que cette navrante affaire leur a valu, ils ne sont désormais plus surpris lorsque n’importe quel étudiant qu’ils ne connaissent ni d’Eve ni d’Adam vient leur demander confirmation, lassé de chuchoter dans leur dos, du fait qu’ils sont, en effet, les enfant « du magistrat qui a sa femme à poils sur Internet dans des photos dégueulasses ».
Et ces manifestations, au sein de notre environnement immédiat, ne sont, de toute manière, qu’un faible échantillon de toute la masse constituée des personnes auprès desquelles cette diffamation, qui nous affecte de la sorte, s’est exercée. Car c’est à une masse énorme de gens touchés par le contenu des sites que nous avons ici affaire, ne serait-ce que si l’on considère le demi-million de numéros d’Entrevue, magazine qui a été disponible un mois entier dans tous les kiosques, et qui est aussi, par ailleurs, diffusé, comme l’indiquent les prix sur sa couverture non seulement dans les autres pays francophones, tels que Belgique ou Suisse, mais encore dans d’autres pays, comme l’Espagne ou la Grande-Bretagne. Et puis, il y a encore la multiplicité de sites qui poussent aux quatre coins du réseau, et qui ont pu être vus depuis tout point de la Terre, par absolument n’importe qui. Ceux-ci doivent d’ailleurs connaître une audience phénoménale si l’on songe au nombre impossible à évaluer de gens qui ont, suivant le journaliste qui nous a appelés, reçu le message menant à ces sites, ou encore si l’on en juge par le grand nombre des bandeaux et fenêtres publicitaires, tous plus obscènes les uns que les autres, affichés par les différents services cochons qui sponsorisent cet affligeant programme. La quantité d’internautes ayant eu accès à ces sites est innombrable. Ajoutons encore à cela que ces sites nous ont même valu l’appel du journaliste et que, d’après les propos qu’il nous a tenus, entre le bouche à oreille, les copies enregistrées sur des disquettes (qu’il affirmait avoir effectuées conformément aux indications portées sur les sites), entre les impressions, photocopies, duplications, et les envois par courrier électronique entre internautes, il existait un nombre impossible à évaluer de copies de ces données en circulation, un peu partout « dans la nature ».
Dés lors, les dégâts causés sont d’autant plus permanents et définitifs que cette information a été répandue d’une manière qui rend la situation irréversible.
Voilà donc pourquoi, tous trois touchés de plein fouet par une diffamation dont nous subissons les conséquences, et compte tenu de l’ampleur que les choses sont en train de prendre, nous vous demandons, en notre nom, de porter plainte contre X pour cette occurrence de diffamation, et nous souhaitons une constitution immédiate de Partie Civile.
Tout cela, bien entendu, à Bordeaux, puisque c’est par un huissier bordelais que le constat a été établi. De plus, comme vous le comprenez, nous ne souhaitons pas du tout que cette plainte se trouve, de quelque manière que ce soit, jointe à la plainte déjà déposée par Pierre Roche, ou qu’intervienne un tant soit peu dans son traitement le juge de Mende, qui, sur la simple base du faux témoignage présenté par son plaignant, comme nous l’ont indiqué les policiers, n’a pas hésité à faire mettre notre maison, notre foyer et nos vies sens dessus dessous pour une perquisition qui n’a, bien évidemment, rien donné. Et nous sommes d’autant moins en confiance que le tribunal de Mende dépend de la cour d’appel de Nîmes, à laquelle notre accusateur-bluffeur a occupé le fauteuil de président de chambre pendant de longues années, et ce jusqu’au 31 août dernier. Sachant qu’il occupe désormais la même place à la cour d’appel de Montpellier, et comme vous exercez à Cognac, la localisation sur Bordeaux de cette affaire, concernant un délit qui a, de toute manière, été commis d’un seul coup sur l’étendue entière du globe, nous semble s’imposer. Et puis, il va sans dire qu’un juge extérieur à ces deux ressorts de cour d’appel bénéficiera pour une telle affaire d’une bien meilleure tranquillité d’esprit et liberté d’action.
Nous vous demandons, de plus, de joindre la présente à la plainte et d’y renvoyer depuis celle-ci.
Cette lettre est, en effet, aussi l’occasion, pour faire avancer l’enquête, de faire d’ores et déjà connaître à la Justice les éléments dont nous disposons.
Il s’agît de déterminer qui a eu la possibilité de s’emparer de ces photos ; qui pouvait en même temps connaître les données mentionnées sur le site au sujet de la carrière de Pierre Roche ; qui pouvait savoir aussi son numéro de téléphone liste rouge, affiché sur le site, et dont nous n’avions, pour notre part, jamais eu connaissance jusque-là.
Voici plusieurs pistes qui entrent dans le cadre de ces critères :
Tout d’abord, lors des interrogatoires, il nous a été indiqué que le police disposait d’un faisceau d’indices pointant vers l’enfant naturel de la femme de Pierre Roche, lequel, pour se défausser, a porté plainte pour usurpation d’identité. Cette hypothèse serait confirmée par le fait que, comme l’indique notre constat d’huissier, la partie lisible du code des sites, lorsque l’on provoque son affichage, fait apparaître un certain nombre de données techniques émanant d’un « mouchard » au sein du logiciel qui a servi a confectionner les pages web, comme cela se fait beaucoup à notre époque. Ce qui a pour effet de faire figurer au sein du code en question des mentions concernant, entre autres, le logiciel utilisé et sa version, mais aussi l’indication suivante : « author : laurent ». C’est-à-dire que le logiciel utilisé, croyant sans doute bien faire, rajoute automatiquement dans les fichiers qu’il génère, et à l’insu de son utilisateur, la dénomination par laquelle le propriétaire de l’ordinateur utilisé s’est désigné auprès de sa machine lors de l’étape d’identification de l’installation de son système d’exploitation. Or, l’enfant naturel de la femme de Roche se prénomme Laurent, et nous savons de plus, par ouÏ-dire, qu’il s’est fait salement jeter à la rue par le sieur Roche dés sa majorité, et qu’il en a conservé une rancune certaine à l’égard des deux occupants restants de la maison.
La police a encore évoqué un suspect dont le nom rappelle la marque de sauce pimentée Tabasco, mais rien d’autre ne nous a été précisé au sujet de ce suspect-mystère.
De toute manière, l’exhibitionniste qui se trouve ainsi exposée doit, tout d’abord, dire elle-même par qui elle a laissé prendre ces photos pour lesquelles elle a posé. Et c’est ensuite à elle et au preneur de ces clichés de dire où ils ont été développé et par qui, combien de copies ils en ont fait, et à qui ils les ont données.
Cette femme a aussi, à ce qu’il paraît, un ex-mari qui aurait, lui, une probabilité certaine d’avoir pris ou eu en sa possession des photos dénudées de celle qui fût sa femme - contrairement à l’ex-femme de l’homme qu’elle a épousé par la suite, et qui en est divorcée depuis une vingtaine d’années.
Idem pour le père de l’enfant naturel, qui est encore un homme différent, et qui a connu, a n’en pas douter, un degré certain d’intimité avec la personne qui s’affiche de la sorte sur Internet.
Nous songeons aussi au pseudo-témoin présenté par Roche dans cette affaire, qui prétend s’être trouvé en présence d’au moins la plus sale des 3 photos, vers la fin des années 1980, ce qui fait de lui, chronologiquement et de son propre aveu, la dernière personne connue a avoir eu ces photos entre les mains.
Enfin, et pour en terminer avec cette liste de pistes, le sieur Roche, compte tenu de sa personnalité et de sa vie dissolue, ne manque pas d’ennemis, ce qui nous fait songer pêle-mêle à un photographe indélicat qui aurait effectué une copie lors du développement, à un maître-chanteur, à une affaire de fesses, ainsi qu’à d’éventuels cocus vindicatifs. Et caetera.
Et puis, il nous faut maintenant aborder le volet téléphonique de cette affaire, qui est de toute première importance. Comme nous sommes abonnés au service de présentation du numéro, nous avons eu la très grande surprise, dès le 20 Août de cette année, vers 22 heures 20, d’entendre sonner notre téléphone et de voir s’inscrire sur son afficheur un numéro d’appelant identique à celui que les sites donnaient comme étant celui de Pierre Roche. D’ailleurs, le fait d’être sur liste rouge n’interfère en rien avec la communication du numéro de l’appelant qui était donc, en l’occurrence, le 04.67.49.07.91. Nous avons jugé plus prudent de ne pas décrocher, puisque, peu de temps après le divorce, et à intervalles irréguliers par la suite, nous étions la cible, aux heures les plus fantaisistes, de séries de coups de téléphone de menaces pour lesquels plainte a été dûment déposée – mais cette affaire ne fût jamais traitée. Lorsqu’un portable nous appela le 21 septembre dernier vers 21 heures, dès la prise de ligne avec activation simultanée du haut-parleur, se déversa dans la pièce, à notre grand ébahissement, lors d’une communication qui ne fût qu’unilatérale tellement nous fûmes médusés et qui, si elle ne dura qu’un certain nombre de secondes, n’en fût pas moins très intense, l’amalgame ordurier suivant : « C’est Pierre, salope. C’est moi qui ai fait faire les sites ; c’est toi qui vas casquer et je vais te faire crever ». Ce flot d’harmonie, reçu en pleine figure à un débit assez rapide pour friser l’hystérie, se conclut par un raccrochage au nez intempestif. Les téléphones ne retenant que les numéros auxquels l’on n’a pas répondu, l’appareil avec lequel nous avions pris la communication n’avait pas retenu celui de cet appelant qui a déclaré se prénommer Pierre, ce qui est le prénom de Roche – et son ex-femme croit bien avoir reconnu sa voix, qu’elle a entendu pendant 11 années de vie commune. Fort heureusement, nous avons deux téléphones différents, un au rez-de-chaussée et un à l’étage, et lorsque l’on décroche avec l’un, l’autre garde le numéro en mémoire. L’autre appareil nous indiqua donc le numéro de portable de notre agresseur téléphonique, qui est le 06.85.44.84.50. Etant donné que le possesseur de ce portable s’est accusé de la création de ces sites, il s’agit sans doute du coupable. Et s’il venait à s’agir, comme il nous semble le deviner, de celui qui a tenté de nous contacter de chez lui dès le 20 Août dernier, soit apparemment relativement peu de temps après l’apparition des sites, avant d’oser porter une plainte nominative, ce qui est très grave, contre son ex-femme, déposée le 4 octobre à ce que l’on nous a dit, et de nous faire perquisitionner 12 jours plus tard, alors nous demandons un examen psychiatrique.
Vous remerciant de vos diligences, nous vous prions d’agréer, mon Cher Maître, l’expression de nos sentiments les meilleurs et les plus distingués.
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